Au premier abord, il peut sembler incongru de tenter un rapprochement entre le dernier livre de Andreï Makine (Prisonnier du rêve écarlate, Grasset, 2025) et celui de Camille Laurens (Ta promesse, Gallimard, 2025). Pourtant, d’un certain point de vue analytique, les deux romans me semblent partager un même regard sur l’expérience humaine face aux promesses non tenues.
Un idéal chevillé au corps
Andreï Makine est un écrivain de la nuance. Depuis Le testament français, qui lui valut le prix Goncourt en 1995, ses écrits invitent à voir entre les lignes de l’histoire. Prisonnier du rêve écarlate, ne fait pas exception. Dans ce dernier opus, Makine met en scène un personnage entre deux mondes, celui des démocraties libérales et celui du communisme soviétique.
Lucien Baert est un ouvrier français séduit par l’idée d’une société où les travailleurs exercent le pouvoir. Lors d’un voyage organisé en Union soviétique, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, Lucien Baert découvre la supercherie visant à dorer l’image du régime. Arrêté et soupçonné d’espionnage, il est alternativement condamné aux travaux forcés et utilisé comme chair à canon. Amnistié en 1957, il est assigné à résidence dans une petite localité du nord de la Russie. Lucien Baert a profité du chaos de la guerre pour échanger son identité avec celle d’un soldat tombé à ses côtés. Il se nomme désormais Matveï Bélov. Rescapé des horreurs du goulag et des combats, il est acculé à un acte de violence qui marquera pour lui un nouveau départ. Il embrasse du même coup une relation amoureuse et les exigences d’une vie rustique, mais vraie. Au contact de la beauté rugueuse de la taïga russe, il met à distance les atrocités perpétrées par un régime autoritaire et corrompu.
Après quelques années, le Français devenu Russe succombe tout de même au désir de revoir son pays d’origine. Dès son arrivée en France, il éprouve un malaise. Happé par un milieu parisien où règne, à la fin des années 1960, une ambiance de liberté débridée, il ressent un inconfortable décalage. Ses interlocuteurs refusent de comprendre les nuances dont il assortit la description de ce qu’il a vécu. On touche là une fibre centrale du roman, par laquelle Makine instille une remise en question de l’opposition radicale entre l’Ouest et l’Est, telle que construite par la guerre froide. Baert-Bélov finira par retourner en Russie, après avoir pris conscience des ancrages qui le lient à un monde décrié, mais où il a vécu et aimé. Revenu de tout, il voit son rêve réalisé, au moins partiellement, dans l’entraide naturelle, au sein d’une communauté russe isolée et dépourvue. « En fait, le communisme, le vrai, se dit-il parfois, c’est ce que nous vivons ici… ».
Survivre à la traîtrise
Les livres de Camille Laurens sont largement investis des rapports de genre, considérés d’un point de vue féminin, dans une langue attentive aux subtilités sémantiques. Dans Ta promesse, la romancière met en scène la relation d’une femme prénommée Claire, avec un homme qui, progressivement, puis à la lumière d’un examen minutieux, s’avère maladivement faux et manipulateur. Une pointe d’ironie réside ici dans le fait que l’homme est un spécialiste du théâtre de marionnettes.
La protagoniste du roman, Claire Lancel, est écrivaine. Dans ses romans, en grande partie autobiographiques, les histoires d’amour finissent mal, et pour cause. La part masculine de ces histoires est toujours décevante. Mais, un jour, surgit dans la vie de Claire l’amant parfait. À vrai dire, parfait, jusqu’à ce que, en rétrospective, elle se remémore l’affleurement de l’imperfection. « Alors oui, si j’essaie de me souvenir des premiers temps de notre histoire, je retrouve des petites brimades, des vexations. Je les attribuais à sa jalousie – rien de bien méchant -, à son enfance aussi. » Après une période idyllique, la relation se dégrade, l’amant a d’abord des attitudes de repli, suscitant l’incompréhension de Claire, pour en arriver bientôt à de véritables accès de méchanceté. Alors, pendant encore un bon moment, Claire ne veut pas voir, veut toujours croire en l’amour. « Le mal est toujours une surprise » dira-t-elle. Puis, elle doit se rendre à l’évidence des trahisons de celui qui avait promis de ne jamais trahir. Lorsque lui apparaît l’ultime preuve de duplicité de son amant, elle pose un geste violent qui lui vaudra un procès. Dès lors, la démarche qui visait à la culpabiliser se retourne contre l’accusateur. À travers les témoignages et les retours en arrière, on découvre la véritable nature de l’homme dont les attitudes attentionnées relevaient de la machination.
Claire n’est pas diminuée par l’expérience, au contraire. Le travail de vérité sur la relation en fait un cas. S’adressant en pensée à son ex-amant, elle renforce par contraste sa propre posture. « Ta haine s’était étendue à toutes les femmes, mon espoir à tous les hommes. »
Au-delà des promesses non tenues
Dans ces deux histoires sans lien apparent, les promesses trahies n’ont pas pour effet de faire dévier les protagonistes de leur idéal. Dans un prologue à Prisonnier du rêve écarlate, Makine laisse entendre que son personnage n’est qu’un exemple parmi une importante cohorte de ces « cocus de l’histoire », souvent traités avec mépris pour avoir persisté dans leur rêve, même après avoir été malmenés par le régime soviétique. De même, la femme trompée de Camille Laurens dans Ta promesse pourrait représenter ces femmes dénigrées pour être amoureuses de l’amour, ces « Bovary toujours déçue[s] », quand elles aspirent simplement à une relation saine. En définitive, Baert-Bélov et Claire Lancel, loin d’être prisonniers d’un rêve, s’affirment comme des êtres foncièrement libres.
Dans ces deux romans d’Andreï Makine et de Camille Laurens, les personnages centraux semblent éclairés par un idéal de vie. Pourtant, ils m’apparaissent prisonniers d’un idéalisme. Avoir des principes moraux clairs et chaque jour tenter de s’y tenir est nécessaire à un cheminement vers une plus grande liberté. Pourtant, cette quête devient une prison lorsqu’elle empêche de voir les erreurs commises (en son nom) à l’endroit de soi et des autres.
Les personnages de ces livres n’ont pas persisté dans leur rêve, ils ont plutôt vécu comme dans un rêve. La durée et l’ampleur des mirages impliquaient une brutalité des réveils à l’avenant. C’est ainsi que dans un autre roman de Makine L’Amour humain, le militant aveuglé par la lumière dégagée par Che Gevarra, en arrive à accepter les pires horreurs commises par les guérillas africaines. Ce n’était pas le rêve qui l’avait trahi, mais la cécité collective.
Merci Richard pour ton commentaire.
Tu touches au nœud de l’affaire. Il peut être difficile de s’entendre sur le moment où l’idéal commence à brouiller le sens critique.