Le dernier essai de Jean-François Nadeau est une œuvre de résistance. Dans Les têtes réduites (LUX, 2024), l’historien et chroniqueur met en relief une tendance continue, dans l’histoire du Québec, à nier au plus grand nombre l’accès à la richesse, tant intellectuelle que matérielle. Il oppose à cette tendance l’esprit des Lumières, une philosophie bien malmenée en ces temps de prolifération sans vergogne du bourrage de crâne.
Un héritage de pauvreté et d’ignorance
L’essai se déploie à partir d’une enquête sur une phrase attribuée à Antoine Rivard, un politicien de l’époque duplessiste. Ce fier représentant du parti de l’Union nationale aurait affirmé : « nos ancêtres nous ont légué un héritage de pauvreté et d’ignorance que nous nous devons de préserver ». La source première de la déclaration n’étant jamais précisée par ses relayeurs, certains prétendent qu’elle aurait été forgée pour diaboliser le premier ministre Duplessis et son entourage. Nadeau, quant à lui, voit plus large que la fameuse citation. Il sort de la poussière quantité de propos du ministre conservateur, tous dans la droite ligne de la sentence choquante.
Les oubliés de la Grande noirceur
L’essayiste en profite pour réaffirmer l’existence d’une période noire après la Deuxième guerre mondiale au Québec. Il est toujours pertinent selon lui de qualifier de «Grande noirceur» les mandats successifs de Maurice Duplessis au pouvoir, de 1944 à 1959. Il s’oppose ainsi au courant qui remet en question cette appréciation depuis plus de deux décennies. En effet, pour les tenants de cette révision, la société québécoise évoluait, même sous le gouvernement autoritaire de Duplessis. Des intellectuels et des artistes s’exprimaient librement et les ferments de la « Révolution tranquille » à venir étaient perceptibles. Or, cette position tend à ignorer que le régime duplessiste, promoteur de valeurs conservatrices et religieuses, était plus pénible pour la majorité de la population que pour une minorité de bien nés et bien nantis.
Des rapports de classe dans la culture
Nadeau poursuit sur sa lancée pour développer une réflexion documentée sur les particularités de la distinction sociale dans ce Québec toujours au stade de « demi-pays ». Il montre comment les relations de féodalité des origines ont duré, et se sont perpétuées, dans le sentiment manifeste de supériorité entretenu par une classe privilégiée. Il fait voir aussi comment les rapports sociaux de domination sont subrepticement confortés dans la posture, et la prose par ailleurs brillante, de littérateurs en vue comme Jacques Godbout, Yvon Rivard et Anne Hébert.
L’esprit des lumières comme antidote
Au Québec comme ailleurs, dans le « système-monde » contemporain, la richesse et le pouvoir sont toujours usurpés par une minorité. Pourtant, aux premiers temps du capitalisme, alors que la bourgeoisie prenait la place des monarchies, se développaient en parallèle les idées modernes de libre pensée et d’égalité. Ces idées allaient se manifester avec éclat au XVIIIe siècle, le « siècle des lumières ». Toutefois, le plein épanouissement de cette philosophie devait entrer en conflit avec le système qu’elle avait d’abord favorisé. Comme le rappelle Jean-François Nadeau, l’esprit des lumières « n’est pas d’abord un programme ou une doctrine, mais une attitude de curiosité, d’ouverture, de mise à l’épreuve des idées reçues. » (p. 82). Le système d’exploitation sans frein, surtout tel que normalisé aujourd’hui, tend davantage au maintien de « têtes réduites » qu’à la diffusion massive des armes de la pensée critique.
Article très intéressant. On plonge dans l’histoire du Québec avec une perspective philosophique et politique.
Le propos me semble juste concernant le conflit entre les Lumières et le remplacement de la monarchie par la bourgeoisie.
En guise de complément, sans doute l’un des philosophes français défendant encore le mieux les idées marxistes, Denis Collin : «Si le néolibéralisme l’a emporté sur toutes les variétés de socialisme, ce n’est pas seulement parce qu’il a fait fond sur la monstrueuse faillite du système stalinien. C’est aussi parce qu’il a su capter, à sa manière dévoyée, les aspirations de l’individu à l’autonomie. » Denis Collin, Morale et justice sociale, Seuil 2001, p. 370.
Par contre, j’hésiterais à classer Yvon Rivard dans une liste de littérateurs associés au pouvoir…
Je ne sais pas si Nadeau porte un jugement sur l’entièreté de l’oeuvre d’Yvon Rivard.
Il critique à tout le moins son propos sur la pauvreté :
«L’élan réformateur de la Révolution tranquille n’aurait pas dû renier l’héritage de la pauvreté, soutient par exemple l’essayiste Yvon Rivard. Selon lui, il fallait certes combattre la misère, mais sans pour autant perdre de vue les leçons qu’elle enseignait. La pauvreté, insiste-t-il, permet de remonter aux racines profondes de toute une société. Elle est le fondement d’une identité commune. Nous n’avions donc pas le droit de la trahir au profit de promesses de confort matériel et de richesse. C’est un peu comme s’il fallait, à lire Yvon Rivard, dénoncer les effets de la pauvreté tout en célébrant paradoxalement ses fondements culturels. […] Sa vision du passé de sa société semble faire l’impasse sur le rôle d’une bourgeoisie qui a imposé ses vues, profitant d’une main-d’œuvre aussi corvéable que docile.» (Les têtes réduites, p. 50-51)
Nadeau renvoie à deux textes d’Yvon Rivard: «L’oubli de soi», Le Devoir, 6 avril 2023; «L’héritage de la pauvreté», Littératures, no 17, 1998, p. 205-219.
Je retiens pour ma part que Rivard s’est montré réfractaire à la syndicalisation des écrivains.